Portraits de la Ve république

Depuis la révolution française l’abstraction du pouvoir se méfie de l’incarnation du pouvoir; la personne qui dirige doit être en retrait. La constitution de 1958 rompt avec cela, notamment suite à l’adoption de la loi de 1962 qui permet de désigner le Président de la République au suffrage universel direct. Ce tournant dans l’histoire de la république s’explique par une vision ancrée de l’exercice du pouvoir en France; celle-ci n’est pas l’exercice du pouvoir par délégation mais bien l’exercice du pouvoir par incarnation. La légitimé par le peuple renforce celui-ci mais bouscule cependant les rites et protocoles du chef de l’État.

Portraits iconographiques des chefs d’État français

L’ensemble des Présidents de la république ont fait perdurer cette tradition iconographique de l’autorité comme pouvaient le faire autrefois les différents monarques de l’ancien régime. Le portrait du Président de la République est en soit l’expression de l’exercice du pouvoir; il permet d’illustrer son essence même et ses perspectives d’évolution en s’appuyant sur des symboliques fortes. Dans l’exemple du portrait de Louis XIV (peint par Hyacinthe Rigaud), on observe une volonté de représenter le pouvoir monarchique tout en y imposant son évolution. Le sceptre à la fleur de lys est pour la première fois orientée vers la terre et non vers le ciel. Ce détail résume la volonté du roi de placer le pouvoir temporel au dessus du pouvoir intemporel; c’est le roi « soleil » : « L’État c’est moi. » Ce portrait était en rupture avec ceux de ses prédécesseurs mais conservait cependant les reliquats de la monarchie dites de droit divin; la couronne à fleur de lys était à nouveau représentée et l’épée Joyeuse de Charlemagne renouait avec cette tradition des portraitistes de la cour royale; elle est d’ailleurs rendue  visible dans sa partie la plus sacrée. En soit ce portrait illustre une tradition bien française de l’exercice du pouvoir par incarnation; c’est l’homme qui s’efface derrière les attributs de la fonction afin de faire perdurer dans le temps l’essence même de l’autorité.

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C. De Gaulle et G. Pompidou, l’incarnation du pouvoir

C’est dans cette tradition que les chefs du pouvoir exécutif de la République française se sont effacés derrière les attributs de celle-ci. C. De Gaulle et G. Pompidou ont été les Présidents élus au suffrage universel de la Ve République qui ont poursuivit ce principe fondamental qui consistait avant tout à assurer une certaine continuité dans l’exercice du pouvoir exécutif. L’homme devait s’effacer afin d’assumer pleinement la charge du pouvoir exécutif et de l’autorité de l’État. L’habit noir est revêtu avec l’ensemble des symboles de la République. On y retrouve ainsi les reliquats de la République qui imposent au chef d’État un certain nombre de symboles, de rites et de protocoles  qu’il n’est pas censé modifier à sa convenance personnelle. La finalité consiste en fait à mieux légitimer l’autorité du chef de l’État en sauvegardant dans le temps la fonction.  Le Général de brigade C. De Gaulle et le Directeur de la banque Rothschild G. Pompidou ne sont plus considérés comme tels; ils deviennent successivement Président de la République, garant de la constitution et Grand Maître de la légion d’Honneur. La photo en portrait prise dans la bibliothèque du palais de l’Elysée montre qu’ils perpétuent une transmission de l’autorité tout en affirmant la verticalité du pouvoir. Il est cependant à noter que le Président De Gaulle a conservé les fourreaux du Général de Brigade qu’il était.

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V. Giscard d’Estaing, la rupture

Sous l’influence d’une communication moderne, Valéry Giscard d’Estaing décide personnellement de faire rupture avec cette transmission de la fonction présidentielle. Le format adopté met en avant une certain horizontalité du pouvoir. Il est comme un citoyen français, il est l’égal de tous. La communication de la séduction prend alors le dessus sur la symbolique et le rite. L’élection présidentielle devient alors l’élection d’un homme qui séduit. L’influence de J. F. Kennedy se fait ainsi ressentir dans la communication du jeune candidat français, qui a besoin à cette époque d’effacer son image de « mondain ». Une fois élu, le président moderne déporte son image de campagne au cœur même du pouvoir et rompt ainsi avec une perception du pouvoir désignée comme « archaïque ». Vêtu d’un costume civil et sans attributs de la République (hormis la boutonnière de la Grand’Croix de la légion d’honneur), ce portrait illustre une mutation dans la fonction; le Président des français devient Président de la société civile. Celui-ci cherche non pas à assumer la charge de l’exercice du pouvoir mais tente de se fondre dans l’image d’un homme comme les autres. Dès lors, la légitimité ne repose plus sur l’autorité mais sur la séduction, et affaiblit peu à peu le sens du bien commun.

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F. Mitterrand, le dernier président

« Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura que des financiers et des comptables. » F. Mitterrand, le littéraire, revient dans la bibliothèque du palais de l’Élysée. Il renoue ainsi avec une certaine tradition dans l’exercice du pouvoir exécutif et rétablit dans la photo une verticalité du pouvoir. Il se considérera comme le dernier chef d’État français. Cependant, l’image de la fonction présidentielle dans l’opinion publique ne permet plus de revenir à l’illustration de l’autorité par les symboles et les attributs de la République française.

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J. Chirac, le régisseur de l’Élysée

Au delà de l’absence des reliquats de la République française, on observe un changement important dans la perception du pouvoir. C’est dans les jardins de la « maison France », que le Président J. Chirac immortalisera sa vision personnelle de la fonction présidentielle. La symbolique du pouvoir exécutif est remplacée par la gouvernance du Palais de l’Élysée; ce changement symbolise l’administration d’un lieu et non d’un État. Seul le drapeau Tricolore au vent contraire subsiste pour rappeler l’attachement aux rites et protocoles de la République Française.

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N. Sarkozy, le gouverneur de la Maison France

C’est la tentative de renouer de nouveau avec la fonction présidentielle. N. Sarkozy reviendra à nouveau dans la bibliothèque  où il posera aux côté d’un drapeau tricolore et d’un drapeau de l’Union Européenne. La présence de ce dernier se traduit symboliquement par la perte de souveraineté de la République française. La perception de l’exercice du pouvoir par incarnation continue à s’affaiblir malgré un retour symbolique dans la bibliothèque du palais de l’Élysée. Le cliché sera effectué par Philippe Warrim, ancien photographe de télé-réalité.

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F. Hollande, le président normal

Nous revenons dans le jardin. La rupture est totale et l’homme normal occulte jusqu’à son paroxysme la charge du Président de la République française. Véritable crise d’autorité, la séduction des campagnes électorales l’a emporté sur la fonction présidentielle. Le candidat peut aujourd’hui facilement transformer la fonction en l’imposant lors de sa campagne électorale en raison de la légitimité qu’apporte le suffrage universel. « Moi Président de la République » devient la verbatim qui souligne la volonté d’une personne à imposer sa vision personnelle de l’exercice du pouvoir. C’est l’effacement totale de l’autorité au profit de la séduction électorale.

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E. Macron, le président du mouvement

On revient dans le palais mais on garde la vue dans le jardin. Barack Obama l’a bien fait. Pourquoi pas lui ? Cependant, il a fallu déplacer le bureau présidentiel car le bureau du Président de la République française n’est pas le même que celui du Président des États-Unis. En bon gouverneur il se mets bien évidemment entre les deux drapeaux; la promesse électoral dans le renforcement de l’Union Européenne est un message fort. Afin d’assumer la lourde charge de l’exercice du pouvoir, on ouvre les mémoires de guerre du général. C’est une façon de faire croire que l’on porte l’habit noir du pouvoir tout en gardant le beau costume « de financier ou de comptable » comme le disait si bien François Mitterrand. En hommage à ce dernier; il était important de faire de ce portrait iconographique une éloge à la littérature française avec des ouvrages de la littérature française posés sur le bureau. Emmanuel Macron redore le blason de la présidence de la République tout en perpétuant une communication Giscardienne 2.0. En Marche pour 5 ans … voir plus !

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Crise de l’autorité

Alors que la séduction ne permet pas de garantir dans le temps une continuité des institutions et une transmission par incarnation de la charge de la présidence de la République, elle en a considérablement entaché la fonction même. Alors que les personnages doivent s’effacer derrière la symbolique de l’autorité, la séduction créé une communication narrative en continue qui se retrouve en conflit direct avec la symbolique de la charge présidentielle. On perçoit cependant chez Emmanuel Macron une prise de conscience de cette dégradation de l’image présidentielle. Bien que ses efforts soient généralement déployées vers une communication à dimension internationale, il est à noter qu’il tente à travers son portrait de réaffirmer l’autorité présidentielle.

 

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